mardi 13 novembre 2018

LIVRE /// LA TRESSE - LAETITIA COLOMBANI -

LA TRESSE
DE LAETITIA COLOMBANI



Ce 1er roman paru en 2017 est très attachant !

Il met en scène trois femmes de conditions totalement différentes à un moment crucial de leur vie, à un de ces moments où leur destinée va changer par la force de leur volonté.

Elles ne se connaissent pas. Smita vit en Inde dans un village pauvre, Giulia en Sicile et Sarah au Canada. Elles ne se rencontreront pas mais auront un lien de la taille d'un cheveu...

L'on s'attache à ces trois voix féminines vivant à des antipodes les unes des autres. Smita est une intouchable dont le "métier" est de nettoyer les latrines du village. L'on y apprend beaucoup de choses sur la condition d'existence de cette partie de la population, c'en est terrifiant !



Sarah est une femme d'affaires qui fait passer avant tout son travail dans un cabinet d'avocat. Sa vie doit se plier à sa carrière. Avouons qu'au début du livre, elle est loin d'être sympathique.

Quant à Giulia, elle travaille dans l'atelier de son père dans un milieu patriarcal. Sa vie est dans les livres.

L'écriture est fluide, efficace, rythmée et très bien menée avec cette alternance de voix par chapitre. Il est bien difficile d'en lâcher la lecture tant le récit est prenant.

Par le biais de ces trois personnages, c'est aussi une réflexion sur la capacité de chacun à dire non, à se surpasser, à sortir d'une condition dictée par la société aussi différente soit-elle selon le pays. Ces trois femmes-là prendront une décision...

Extrait : "C'est son darma, son devoir, sa place dans le monde. Un métier qui se transmet  de mère en file, depuis des générations. Scavenger, en anglais le terme signifie "excavateur". Un mot pudique pour désigner une réalité qui ne l'est pas. Ce que fait Smita, il n'y a pas de mots pour le décrire. Elle ramasse la merde des autres à mains nues, toute la journée. Elle avais six ans, l'âge de Lalita aujourd'hui, quand sa mère l'a emmenée pour la première fois. Regarde, après tu feras. Smita se souvient de l'odeur qui l'avait assaillie, aussi violemment qu'un essaim de guêpes, une odeur insoutenable, inhumaine. Elle avait vomi sur le bord de la route. Tu t'habitueras, avait dit sa mère. Elle avait menti. On ne s'habitue pas. (...)"

Bonne et belle lecture

JC Togrège
14/11/2018

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Ajout de janvier 2022 :

LA TRESSE (version album jeunesse)
Texte de Laétitia Colombani
Illustrations de Clémence Pollet


Une adaptation sous forme d'album jeunesse a été faite  d'une partie du roman, celle racontant l'histoire de Lalita et de sa maman Smita.

Elles habitent en Inde et sont des Dalits (Intouchables). De part le système des Castes, elles sont au rebut de la société et n'ont pas les mêmes droits.

Afin que Lalita puisse aller à l'école et avoir une meilleure vie, fille et mère vont s'enfuir et traverser l'Inde pour une région plus favorable aux Dalits.



Cet album, qui permet de faire découvrir aux enfants un pays très différent du leur, est servi par de très belles illustrations colorées et lumineuses de Clémence Pollet.

                                                                           
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Ajout de janvier 2024 :

LA TRESSE ADAPTEE AU CINEMA
 PAR LAETITIA COLOMBANI
avec Kim Raver, Fotini Peluso et Mia Maelzer



Laétitia Colombani a fait une adaptation cinématographique qui est très fidèle à son livre. 

L'on y retrouve les trois femmes courageuses que nous avions appréciées dans le roman avec des actrices remarquables.

J'avoue une petite préférence pour la partie se déroulant en Inde et pour Mia Maelzer, cette mère qui se bat pour que sa fille puisse avoir une vie meilleure que la sienne. C'est aussi le pays qui est le plus éloigné de notre mode de vie.


Un film émouvant très bien interprété où l'on peut voir la réalisatrice dans un petit rôle (celui de l'institutrice).


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dimanche 4 novembre 2018

14/18 /// L'ARTISANAT DE TRANCHEE

L'ARTISANAT DE TRANCHÉE


Vases avec des fleurs
 
L'on sait l'ignominie sans borne dont l'homme est capable dans sa soif de détruire ses semblables, les animaux, son environnement et ce jusqu'à sa planète. En faire la liste ne serait pas utile et serait trop déprimant un dimanche matin !

Voyons plutôt l'autre face de l'espèce humaine avec sa capacité à créer de l'art avec toutes sortes de matériaux, y compris les plus improbables.
 
Même dans les situations les plus exécrables, comme ce fut le cas lors de la guerre des tranchées de 14/18, l'homme a voulu créer du beau à partir de l'horreur. 



Ainsi, naquit ce qu'on appela "l'artisanat de tranchée ou "l'art du Poilu".

Alors que la barbarie était à son comble, que l'homme mettait au point les techniques les plus ignobles pour "zigouiller" le plus possible de monde (citons au hasard le gaz moutarde !), des mains de soldats concevaient avec habileté et ingéniosité des objets comme autant de petits rayons de lumière. 



A partir de douilles d'obus et autres, les soldats détournaient ces résidus de mort pour en faire des objets hors contexte militaire. Cela donna lieu à des bijoux, des vases, des stylos-plume, des bouillottes et autres. 

Ces objets qui ont traversé le temps nous rappellent qu'ils permirent aux soldats de combler leur désœuvrement dans les tranchées et surtout de préserver leur part d'humanité.

C'est l'Art qui rachète l'homme de tous ses méfaits !



Une bouillotte


Les photos qui émaillent cette chronique font partie de notre collection familiale.

Bien à vous !

J-C Togrège
04/11/2018


vendredi 2 novembre 2018

BD /// CES JOURS QUI DISPARAISSENT - Timothé le Boucher

CES JOURS QUI DISPARAISSENT
TIMOTHE LE BOUCHER


Lubin Maréchal, jeune homme dynamique, insouciant et danseur-acrobate d'une vingtaine d'année, ne vit plus qu'une journée sur deux.

Il se couche et ne reprend connaissance que le surlendemain. Il croit d'abord qu'il dort bien trop longtemps mais ce n'est pas cela.

Un autre être a pris possession de son corps!

Par le biais de vidéos enregistrées, les deux personnalités vont dialoguer et s'affronter.

Qui l'emportera ?
Comment Lubin peut-il empêcher cette "vampirisation"




Ce livre peut se lire simplement sous son aspect fantastique avec cette dualité de deux êtres pour un seul corps et la lutte qui en découle. Le récit captivant, les personnages intéressants, un graphisme réaliste et efficace, cela suffit à un bon moment de lecture.

L'on peut aussi songer à une schizophrénie ! Est-ce un dédoublement de personnalité ?

L'on peut également l'aborder sous un autre angle. Cet être froid, homme d'affaires brillant qui s'empare du corps de Lubin, n'est-ce pas ce que nous vivons les uns les autres ?

La vie chasse notre jeunesse, nos illusions pour s'ancrer dans la dure réalité de la lutte, dans le "chacun pour soi". Quand vivons-nous réellement ?
Combien de jours passés dans un morne quotidien répétitif ?

Et pendant ce temps, les heures filent ...

Quant à la fin, elle pose plus de questions qu'elle n'en résout. 
N'hésitez pas à me donner votre version des faits !

Bonnes et belles lectures

JC Togrège
02/11/2018




dimanche 28 octobre 2018

LIVRE /// LA VRAIE VIE - ADELINE DIEUDONNE : un premier roman sombre très réussi

LA VRAIE VIE
ALICE DIEUDONNE



J'ai lu ce roman d'une traite, aimanté par un récit sombre et âpre mais toutefois éclairé par l'amour d'une sœur pour son frère.

Alors, la "vraie vie", et si ce n'était pas celle vécue avec un drame qui a fait tout chavirer mais celle à vivre en remontant le temps ?

Voilà le défi que se fixe la jeune narratrice de 10 ans pour sortir son frère Gilles de son quasi coma affectif : faire sortir la hyène qui a envahi l'esprit de son petit frère pour revenir à la journée d'avant le drame et poursuivre le chemin qui aurait dû être, un chemin de complicité et de connivence.

Ce but, c'est ce qu'il lui faut pour oublier ce père brutal, cette mère-amibe brutalisée, cette pièce pleine d'animaux empaillés  et un lotissement sans charme ! Alors si cela doit passer par la connaissance scientifique, elle se jettera dans l'étude de façon forcenée.


Pour un premier roman, c'est une réussite où l'analyse sociologique et l'idée de remonter le temps se mêlent l'un à l'autre de façon intelligente et réaliste. L'on ne bascule pas dans le fantastique, c'est juste une idée d'enfant, une idée fixe, une idée folle pour retrouver le petit frère qu'elle aime.

C'est tout de même un livre à déconseiller un jour de spleen quoique ...

Et si au final les rêves étaient plus forts que le quotidien, que la grisaille, que les drames ? 

Extrait : "A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d'antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus...

Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d'une petite gazelle.
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu'elle était, elle vivait, j'en étais certaine, et elle se délectait de l'effroi qu'elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien.



Bonnes et belles lectures

JC Togrège
28/10/2018




CINE /// CAPHARNAUM DE NADINE LABAKI : Un film qui est tout sauf anodin !

CAPHARNAÜM
NADINE LABAKI

avec Zain Al Rafela, Yordanos Shiferaw

Voilà un film qui est tout sauf anodin, comme une grande gifle qui nous montre la pauvreté dans ce qu'elle a de plus terrible en pulvérisant l'enfance.

Zain est un enfant réfugié qui vit au Liban dans le faubourg de Beyrouth. Le logement de sa famille est misérable, sordide et étroit.

L'on ne sait même pas son âge réel (autour de 12 ans ?), ses parents ne se rappelant pas sa date de naissance. Il est plus petit que la moyenne, la malnutrition n'y étant sans doute pas étrangère.

Nulle lueur de joie pour lui au sein de sa famille si ce n'est son attachement pour sa sœur de 11 ans pour qui il craint un mariage forcé.


 
L'on ne le voit pas sourire (sauf une fois, de façon éclatante et je ne vous dirai pas quand !), car chaque jour est une lutte pour survivre. Il est toujours en quête de petits boulots, de petites arnaques, de nourriture, de lieu pour dormir, tout cela parmi l'indifférence de la foule. Rappelons nous que le Liban est le pays qui a le plus de réfugiés fuyant une Syrie en guerre.

Comment sourire dans ces conditions ?

Pour résister, il a ses petites armes à lui composées d'un regard buté, d'une grossièreté exagérée et d'une énergie incroyable. Il croisera le destin d'une Éthiopienne sans papier et de son bébé Yonas avec lequel il trouvera une complicité dans une errance bien compliquée.

Nadine Labaki aborde avec réalisme et efficacité le drame de l'enfance maltraitée et de la pauvreté extrême. Elle a su éviter le mélodrame, la justesse de jeu du jeune Zaïn n'y étant sans doute pas pour rien. Quand l'on sait qu'il a pratiquement joué son rôle, l'on ne peut que saluer son courage.

Un film qui interpelle, qui fait réfléchir et qui laisse une trace en nous, le contraire du ciné-kleenex !

"Capharnaüm" a obtenu le prix du jury 2018 à Cannes

Cinéphilement vôtre

JC Togrège
28/10/2018





mercredi 24 octobre 2018

LIVRE /// AU PLAISIR DE DIEU - JEAN D'ORMESSON : un joli titre pour un récit foisonnant !

AU PLAISIR DE DIEU
JEAN D'ORMESSON



" Au plaisir de Dieu", joli titre non ?

De ces titres sur lesquels l'on peut s’appesantir avant d'entrer dans le récit, tant chacun peut y laisser courir son imagination.

C'est en soi une réussite d' accaparer ainsi l'attention par quelques mots si bien associés. De suite, nous voilà intrigués, comme par la vue d'un beau plat.

En réalité, il s'agit de la devise d'une vieille famille aristocratique.

Le roman étant à la hauteur du titre, c'est un livre qu'il est plaisant de lire à haute voix (ce que j'ai fait pour partie) pour en apprécier la qualité de l'écriture.




  Curieusement, en le commençant,  j'avais l'impression d'entendre la voix et le phrasé si caractéristiques de Jean d'Ormesson, homme cultivé qui parlait si bien notre langue.
 
"Je suis né dans un monde qui regardait en arrière".

Cette première phrase courte exprime de façon épatante l'histoire de cette famille... Eh oui, je cède à la facilité, sous la forme d'un clin d’œil bien appuyé, en utilisant ce mot si souvent utilisé par Jean d'Ormesson dans les interviews.

Cette lignée aristocratique traverse les siècles dans le culte de la famille, de Dieu et du domaine à Plessis-les-Vautreuil jusqu'au XXe siècle où elle sera fracassée par des temps à l'opposé de ses valeurs. 

Ce roman est foisonnant et passionnant car nous faisant partir de l’aïeul fondateur (Eléazar 1073/1160) jusqu'à des personnages contemporains. Tous les épisodes de l'histoire y sont abordés : la fin des privilèges, les rapports maîtres-serviteurs, la montée de la bourgeoisie, l'affaire Dreyfus, le capitalisme, la guerre, le socialisme etc.

Il est si dense qu'il est impossible d'en faire un résumé en quelques lignes, et d'ailleurs ce serait vous en gâcher le plaisir. J'ajouterai simplement que j'y ai mis de nombreuses croix au crayon, c'est un signe...


Extrait : "Ah ne quittons pas tout de suite, voulez-vous ? l'écrasement de l'été à Plessis-les-Vaudreuil! Que j'écoute, une fois de plus, derrière mes persiennes mi-closes, les éblouissements du soleil sur les parterres de fleurs, sur le gravier du perron. Le matin, en m'éveillant, c'était d'abord au son que j'apprenais le ciel, sa couleur, son humeur, qui, tout au long de la journée, serait aussi la mienne. J'écoutais le soleil. Il était déjà haut et chaud. Il s'y mêlait une rumeur que j'entends encore, en écrivant ces lignes, toute faite de silence, d'eau qui coule quelque part sur les fleurs et les gazons, de râteaux et d'abeilles. Je fermais les yeux. C'était le bonheur. Le roi, la république, la patrie et les francs-maçons, la guerre, l'argent, les mœurs, tout s'évanouissait de ce qui meublait notre monde. Il ne restait que le bonheur dans la pureté de l'instant."

Bonnes et belles lectures

JC Togrège
24/10/2018







mardi 23 octobre 2018

1ER NOVEMBRE : Passant, toi qui te rends sur la tombe de ta famille ...


JE NE LES VERRAI PLUS JAMAIS
JC TOGREGE

Passant, toi qui te rends sur la tombe de ta famille en ce 1er novembre, ton regard croise cette sépulture avec cette plaque sur laquelle est gravée une médaille militaire complétée de cette épitaphe « Né en 1882  Eugène V. 14/18, mort pour la France ».

Tu penses qu’il fut l’un de ces nombreux soldats tombés aux champs de bataille de cette guerre si sanglante.

En regardant mieux, tu verrais que la date de décès n’y est pas mentionnée, contrairement aux autres défunts de cette concession.



Comment pourrais-tu deviner qu’en réalité cet homme est mort en 1940 lors de l’exode consécutif à la débâcle de l’armée française ?

S’il en est ainsi, c’est que sa veuve, une prénommée Berthe au caractère bien trempé l’a voulu ainsi. Son époux n’était pas mort à la guerre mais c’est pourtant bien la guerre qui l’avait tué. Héros il fut à ses yeux et il devait le demeurer ainsi pour tous !

Je vais tenter de reconstituer son histoire.
Eugène fit preuve de bravoure en 14/18, fut blessé et reçut la croix de guerre. Il était de ceux très nombreux qui crurent les généraux les exhortant au courage au nom de la patrie. Il ne recula jamais malgré les horreurs vécues dans les tranchées et les copains qui périssaient en grand nombre. Comme beaucoup, il était sorti de ce conflit avec la haine du « Boche », comme l’on dénommait alors l’ennemi honni avec mépris ! La propagande nationaliste faisait alors rage dans les pays du vieux monde...

Eugène y avait cru que ce serait la « der des ders », que cela valait bien le sacrifice suprême d’une génération, que jamais plus les hommes ne se jetteraient dans une telle folie meurtrière. Et puis la guerre était revenue.

Si l’écrasement des forces françaises l’avait stupéfié, l’exode l’avait anéanti. Comme beaucoup de civils, il s’enfuyait devant les soldats du 3ème Reich! Il répétait régulièrement cette phrase « Je ne les verrai plus jamais ». Comment envisager de vivre sous le joug des Allemands, de les voir occuper son pays, de les croiser dans la rue, de baisser les yeux ?

Alors il en était, Il était de cette débandade lamentable, lui le Poilu de 14/18 reconnu invalide de guerre, qui n’avait jamais reculé au front et qui portait encore dans sa chair des éclats d’obus qui suppuraient régulièrement. Une blessure reçue dans la Meuse en février 1917 lui avait valu 18 mois d'hospitalisation.

Arrivons à ce moment où il prit le train à la gare d’Auxerre.

Le regard vide, Eugène laisse agir sa femme ; c’est qu’elle sait prendre les choses en main, sa Berthe. Elle est solide, va toujours de l’avant. Elle a le bon sens paysan et sait veiller sur sa famille. Il se contente d’être dans le mouvement, monte dans le train entouré des siens. Il jette un œil sur sa fille qui couve ses deux enfants.

Alors qu’il semble apathique, comment deviner la tourmente qui s’agite dans son esprit, qui balaie tout sur son passage même son amour pour sa femme et sa fille ?

Seule demeure cette idée fixe qui tourne sans cesse et se heurte à sa conscience : «Je ne les verrai plus jamais ! »
La mort il l’avait vue de près, la douleur il la connaissait mais le déshonneur comment vivre avec ? Comment survivre en vaincu, en côtoyant sur son sol ces soldats allemands dont il s’était fait le serment qu’il ne les verrait plus jamais ?

Dessin de J-J Dumont
La locomotive s'est mise en marche, c’est à peine s’il en est aperçu. Son corps est là mais sa pensée est en souffrance, loin d’ici, c’est comme si elle se heurtait à un mur infranchissable.

Sa décision est prise, Eugène s’esquive, ouvre une porte de wagon et  saute dans le vide.
Par malheur pour lui, il ne mourut pas sur le coup. Le corps meurtri, il fut transporté à l’hôpital où il succomba après des jours de souffrance. Quand Berthe avait pu le voir, il était couvert de bandages sur tout le corps et gémissait. Elle, si forte, avait faibli et s’était évanouie.

Berthe fit face et organisa le rapatriement du corps en cercueil plombé vers Reims. Elle réussit à convaincre le prêtre d’accepter des obsèques religieuses alors qu’en temps ordinaire un suicide fermait la porte des églises, en pêché impardonnable. Elle y mit toute la persuasion dont son regard était capable. C’était la guerre qui avait tué son mari.


C’est ainsi qu’Eugène repose au cimetière en tant que Poilu et que Berthe ne parla plus jamais du suicide de son époux.




04/09/2018
Mise à jour 02/11/2024
JC Togrège

PS : Ce texte se trouve dans mon recueil "Les bourgeons renaîtront"